Voici l'histoire du château de Roquetoire rédigée par Mr Philippe SEYDOUX dans son livre "Gentilhommières d'Artois et du Boulonnais", tome 2, éditions de la Morande.
Le 2 janvier 1629, Philippe (IV), par la grâce de Dieu, roi de Castille, comte de Flandre et d'Artois, fait adjuger à titre d'engagement la terre et seigneurie de Rocquetoire, avec haute, moyenne et basse justice. Le bénéficiaire, moyennant la somme de 6 400 livres, est Charles Marchand, seigneur de Lohette, qui ne fait pas élever de maison seigneuriale, comme le confirment les démarches menées à la fin du siècle après la mort de son petit-fils, Oudart-Lamoral de Labuissière, marquis de Lugy. Marie-Jacqueline du Wez de Guînes, la veuve de ce dernier, déclare en 1697 qu'elle n'a élu domicile à Rocquetoire que pour l'instruction de ses causes. Pourvue de la garde noble de ses enfants pour les fief et noble tènement, terre et seigneurie de Rocquetoire, Warne et Cochendal, elle réside ordinairement en son château de Lugy, près de Fruges.
On doit attribuer la construction d'un premier château à son fils Oudart-Joseph de Labuissière que l'on voit, à partir de 1712, se défaire de nombreuses terres : un fief à Merck-Saint-Liévin, la seigneurie de Reclinghem, la vicomté de Serques et la seigneurie de Roquetoire, ces deux dernières acquises par Guillaume-Bernard Marcotte. Issu d'une famille connue à Saint-Omer depuis la fin du XIV siècle, l'acquéreur est qualifié dans plusieurs actes de marchand et banquier, échevin de la ville. Pourvu de l'un des offices de conseillers secrétaires qui se doivent établir en la chancellerie près le Conseil provincial d'Artois, il a acquis d'impor-tantes terres dans le Pays de Brédenarde, et en 1713, la charge - essentiellement honorifique - de grand bailli héréditaire de ce pays, cédée par Léonard-Balthazar de Laurétan. Dans son testament de 1731 figure le château de Roquetoire, avec jardins plantés, achetés du marquis de Lugy.
Son fils Philippe-Alexandre, seigneur de Serques, Roquetoire et Zuthove, a seulement dix-sept ans et doit obtenir une dispense d'âge pour lui succéder dans l'office de grand bailli. Il agrandit son domaine de Roquetoire par l'acquisition de la terre de Camberny, cédée en 1739 par Marguerite-Louise de Laben. Veuf d'Anne-Albertine de Sarra, il se remarie trois ans plus tard avec Reine-Elisabeth Descamps, fille à marier de défunt Jean-Joseph Descamps, vivant seigneur d'Inglebert, conseiller du Roi et son lieutenant général civil et criminel au bailliage de Saint-Omer.
Philippe-Alexandre Marcotte de Roquetoire meurt en 1764 et, quatre ans plus tard, sa fille Reine-Alexandrine épouse Louis Jolly de La Viéville, conseiller secrétaire de Sa Majesté en la chancellerie du parlement de Flandre, qui demeure ordinairement à Béthune. En 1779, tous deux cèdent à Jean-Baptiste-Cyprien de Laurétan les droits sur le Pays de Brédenarde, avec l'office de receveur du domaine, moyennant 26 600 livres. Quelques années plus tard, ils décident de se fixer à Roquetoire et à Aire où ils font entreprendre à partir de 1785 la construction devant la collégiale d'un vaste hôtel. Nul doute qu'ils n'aient également fait reconstruire le château dans ces mêmes années.
Esprit ouvert aux idées nouvelles, M. de la Vieville est nommé en 1790 major de la Garde nationale d'Aire, qui est alors la troisième ville de l'Artois. Cela ne l'empêche pas d'être arrêté le 14 août 1793, en tant que ci-devant noble. Emprisonné à Aire avec sa femme et ses deux filles, il fait l'objet d'une pétition adressée en mai 1794 à la Convention par les habitants de Roquetoire. Lorsque ceux-ci apprennent que l'ordre a été donné de transférer à Arras les prisonniers dont les cheveux ont été coupés en vue de la guillotine, ils dépêchent une délégation aux Jacobins d'Aire et parviennent à obtenir un sursis qui coïncide fort heureusement avec la chute de Robespierre.
Nommé l'année suivante administrateur général du district, M. de la Viéville devient conseiller municipal d'Aire sous le Consulat, puis maire de la ville, de 1808 à sa mort, en 1812. Charles de Ranst de Berchem, son gendre, appartient à une ancienne famille braban-çonne, issue au haut Moyen Age des Berthout de Malines. Il lui succède au conseil général, mais résigne toutes ses fonctions officielles en 1830. Son fils Henri, qui épouse cette même année Alix Scherer de Scherbourg, fait entreprendre de grands travaux. Dans le château, il fait redistribuer les chambres, ajouter un second étage et doter le salon de musique d'un riche décor de bois et de marbres polychromes. Il confie au paysagiste Duvillers-Chasseloup la transformation du parc, réalisée dans les années 1850, et est l'un des principaux commanditaires de la nouvelle église, élevée par Escudé à la veille de la guerre de 1870 18.
En 1882, Louis de Ranst fait exécuter un nouveau programme de travaux décoratifs, mais se retire sept ans plus tard chez son beau-père, dans le Val de Loire. Dès lors pratiquement inhabité, le château héberge en 1917 l'état-major du Corps expéditionnaire portugais. Le 20 octobre, le général Tamagnani, commandant en chef, reçoit à Roquetoire la visite des présidents Machado et Poincaré. En septembre 1918, son successeur, le général Rosado, présente au maréchal Douglas Haig des mesures propres à relever le moral de ses troupes, gravement affecté par l'offensive allemande du printemps.
Sommairement remis en état, le château est loué dans les années 1925-1932 à la veuve du baron Dard, ancien député du Pas de Calais. Occupé en 1940 par l'armée allemande, en 1944 par l'armée anglaise, réparé dans son gros oeuvre dans les années 1950, il demeure en partie ruiné et inhabitable lorsqu'en 1972, une petite-fille de Marguerite de Ranst de Saint-Brisson, Laetitia de Pontevès, le rachète et en confie les travaux les plus urgents à Joseph Philippe, architecte à Saint-Omer. Elle lui demande de créer un logement moderne dans l'une des ailes effondrées, qui servira de base de départ pour la restauration des grands salons, mais tient aussi à restituer aux façades un certain équilibre en supprimant l'étage ajouté au XIX siècle, Lorsqu'elle est contrainte d'abandonner, vingt-cinq ans plus tard, rien n'est achevé, bien entendu, mais elle a la joie d'avoir su communiquer à ses quatre enfants sa vision esthétique et son enthousiasme pour cette ancienne demeure familiale, rendue à sa vocation.
Conformément aux tendances qui prévalaient chez nombre d'esprits éclairés de la fin de l'Ancien Régime, adeptes d'un néoclassicisme antiquisant et du culte de la Nature, le château présente des volumes simples, des façades assez banales et des lignes sobres dont la disparition des toits qui couvraient les ailes de service n'a pas allégé la silhouette. Toute l'attention du commanditaire s'est portée sur la distribution intérieure, qui associe les amples volumes à un plan massé permettant de disposer d'un ensemble de salons de communication aisée, largement ouverts sur le parc paysager. On peut même penser que la hauteur du soubassement a été voulue pour permettre de mieux appréhender le tracé du parc à partir d'un véritable piano nobile.
Le hall d'entrée a été créé vers 1835, de même que l'antichambre qui le jouxte à l'Ouest et que l'escalier d'honneur, dont les marches en orme développent leurs élégantes courbures à l'intérieur d'une cage cylindrique, sous les pilastres et les frises de rinceaux qui décorent les parties hautes. Il n'est pas impossible qu'un vaste vestibule ait englobé à l'origine ces trois pièces, l'escalier se trouvant rejeté à l'extrémité Est.
Le grand salon d'été, ouvert au Nord, correspond aux trois baies en plein cintre du large avant-corps de la façade sur le parc. Ses boiseries ont été enrichies au XIX siècle de cartouches, de chutes de fleurs et des profils d'Henri IV et de Sully, témoignant des convictions légitimistes de Charles de Ranst. Il donne sur la gauche sur l'ancienne salle à manger, décorée de boiseries encadrant de grands panneaux de toile, rehaussées de dessus-de-porte et de guirlandes sculptés. Il communique sur la droite avec l'ancienne chambre d'honneur, reconnaissable à l'encadrement de sa grande alcôve, flanquée de portes de service. Les dessus-de-porte ont ici des thèmes mythologiques et surtout symboliques. Quant au salon d'hiver, devenu salon de musique, c'est un étonnant témoignage de la virtuosité des peintres ornemanistes actifs à Saint-Omer au milieu du XIX ème siècle. Murs et plafond sont entièrement couverts de stucs en relief, rehaussés d'or et de peintures simulant des bois et des marbres colorés.
Le château proprement dit et sa cour d'honneur, avec les écuries, les remises malheureusement effondrées et la grille, occupent un terre-plein de configuration rectangulaire, isolé par des douves. Au-delà du pont qui y donne accès, une allée rectiligne rejoint une seconde grille, plus monumentale, placée au niveau du long saut-de-loup qui sépare le parc de la route, sans en fermer les perspectives. Cette allée, qu se prolongeait sur 800 mètres jusqu'au village, de même que cette seconde grille et son saut-de-loup maçonné remontent aux importants travaux menés dans le troisième quart du XIX ème siècle sous la direction du paysagiste François Duvillers-Chasseloup. C'est à ce dernier que l'on doit le dessin général du parc, réalisé dans la tradition anglaise, c'est-à-dire privilégiant les tracés plutôt que les collections d'espèces exotiques. On y trouve des canaux et des étangs sinueux, des percées transverses et des bouquets de grands arbres organisés sur des buttes étirées, de manière à magnifier les longues perspectives, relayées à l'origine par la présence de bosquets placés au milieu des terres cultivées.
Il est intéressant de noter que, sans avoir ses dimensions actuelles, le parc avait été conçu à l'anglaise dès la fin de l'Ancien Régime, comme en témoignent plusieurs sujets particulièrement majestueux en particulier un cyprès chauve et la présence de plusieurs ouvrages annotés par Louis de la Viéville, tels que L'Art de former les jardins modernes, ou l'art des Jardins anglois, de Thomas Whately, publié à Paris en 1771, avec une description de Stowe. Le traité publié en 1817 par l'architecte J. Lalos, De la composition des parcs et jardins pittoresques, devait, en revanche, appartenir à la bibliothèque de son gendre, Charles de Ranst.
 |
Plan du parc par François Duvilliers Phote d'une page du livre de Mr Ph Seydoux |